ANTI FRAGILE

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Et si l’adversité permettait de se renforcer ? De s’adapter, se renouveler, voire se régénérer. Le point de rupture des chocs de vie peut devenir déclic. L’effort du corps se transformer en ressort. L’imperfection muer en force. La crise fleurir en opportunité…

À nos rebonds !

Par Carine Anselme

« Il faut avoir du chaos en soi pour accoucher d’une étoile qui danse », clamait  Nietzsche.

Cette époque chaotique est le kairos, l’exact moment, l’occasion opportune, pour accoucher d’une étoile qui danse ! Loin de nous l’idée de faire l’éloge des épreuves, mais plutôt de célébrer la force de vie en nous – cette sève capable de s’infiltrer dans nos fêlures et de fleurir dans nos traversées du désert. La pandémie qui a confiné de manière inédite notre planète nous pousse à nous repenser (panser, aussi). À nous réinventer. In extenso. Car, au-delà de la maladie, elle est venue pointer du doigt, par le « STOP » pour tous qu’elle a imposé, toutes les incohérences, les impasses de notre monde (littéralement) à bout de souffle. Or, nous sommes le monde. À ce propos, l’étymologie du mot « crise » est éclairante. En latin médiéval, crisis renvoie à la manifestation violente d’une maladie. Son pic paroxystique. Si l’on remonte plus loin dans l’histoire, krisis en grec signifie jugement, décision. En d’autres termes, ce cap correspond à un moment-clé, charnière même, où tout doit se décider, se redessiner. Alors qu’en chinois, l’idéogramme symbolisant la crise y associe le sens de chance à saisir. La crise renvoie donc à un moment d’opportunité, certes vécu dans la douleur mais transformateur. « La crise n’est pas un effondrement, mais un sursaut. Elle mobilise toutes les composantes du corps social pour inventer des réponses qui n’existaient pas avant », précise Patrick Clervoy, médecin psychiatre, spécialiste du stress post-traumatique. Dans un premier temps, toute épreuve est accompagnée de stupeur, de sidération, a fortiori dans cet épisode imposé de confinement sans précédent, assorti d’un virus mondialisé de la peur et d’une grande incertitude pour l’avenir. D’où figement. Or, à terme, point de rebond sans retour à l’action ! Ainsi renouer avec l’élan vital. L’occasion de rappeler une découverte phare du biologiste Henri Laborit : quand il ne lui est pas possible de fuir ou de se battre, l’animal (que l’humain est aussi) tombe malade… Voici des pistes corps et esprit pour aller de l’avant.

Danser sous la pluie

L’épreuve n’est pas qu’un problème, elle est aussi une porte. Elle ouvre sur une possible croissance intérieure, à même de rejaillir sur le monde extérieur. « On ne devient pas normal impunément quand le fracas nous contraint à la métamorphose. Alors se tricote une résilience et le blessé de l’âme transforme sa souffrance en œuvre d’art », se plaît à souligner Boris Cyrulnik qui a contribué à diffuser le concept de résilience, cette capacité à rebondir dans l’épreuve. Dans le processus de deuil inhérent à l’adversité, la difficulté surgit quand l’immobilisme nous fige, que nous nous cramponnons au connu pour éviter le vertige d’un futur flou. « Vivre ce n’est pas d’attendre que l’orage passe, mais apprendre à danser sous la pluie », conseillait déjà Sénèque. « Traverser » est intrinsèque à notre nature depuis notre venue au monde. Le mouvement est instinctif, il est inscrit au cœur même de notre ADN. Il y a une pulsion de vie qui nous propulse irrésistiblement vers l’avant. Ce mouvement premier – pour chasser, cueillir, se protéger, fuir, se reproduire, nomadiser – continue à nous animer, du plus profond de nos cellules et de notre constitution, rappelant notre long passé de chasseurs-cueilleurs que nous avons enfoui. Cet « allant-devenir » nous aide à nous réinventer, constamment.

Du choc au déclic

Nous sommes en état de choc. Le maelström provoqué au cœur de notre quotidien par cette pandémie – face émergée d’une crise beaucoup plus abyssale – nous a saisis et brutalement sortis de notre zone de confort. Dans cette société où l’on obtient tout, tout de suite, en un « clic », nous avons trop souvent perdu le goût de la remise en question et de l’effort. Les écrans offrent une échappatoire virtuelle qui nous épargnent de se coltiner le réel, angoissant il est vrai. « Le réel, ça s’empoigne », clame pourtant Anne Ducrocq, auteure d’un livre récent qui invite à l’engagement, Le Bonheur, ça se pratique (éd. La Martinière). Comme le souligne le philosophe Bertrand Vergely (1) : « N’est pas homme qui veut, mais qui fait l’effort de l’être. » Cet état de choc – qui ne date pas de la dernière pandémie, même si celle-ci frappe naturellement et durablement les esprits – s’inscrit aussi au cœur du corps. Dans le livre-uppercut Nous sommes les nouveaux humains (Primate Change, en VO), Vybarr Cregan-Reid (2), professeur de sciences humaines environnementales à l’Université de Kent, livre un constat sans appel : nous sommes rattrapés par la modernité, par ce monde que nous avons créé.

L’épigénétique nous a montré que notre ADN peut être impacté par notre environnement, en bien comme en mal. Or, cette merveilleuse symphonie du vivant vire aujourd’hui à la cacophonie, entre stress chronique et bouleversement des modes de vie. Les changements ont été si rapides que nos corps, fruits d’une longue histoire (certaines de nos parties anatomiques précèdent notre espèce de plusieurs centaines de millions d’années), ne savent pas dans quel siècle ils sont nés et ils se déforment, notamment en raison de l’hyper-sédentarité. « Personne ne peut s’asseoir huit heures par jour, avec tous les effets terribles qu’une telle inactivité engendre, et ensuite s’attendre à ce que trente minutes de yoga défasse comme par magie la raideur, semblable à du marbre, que nous installons dans notre corps », alerte Vybarr Cregan-Reid. Alors, certes le dos trinque… mais pas que ! Car notre posture corporelle pathologique retentit sur notre esprit, et plus largement sur notre vie.

La couverture de son livre en VO est explicite : un hominidé fièrement dressé se transforme en homo declinus avachi sur son clavier. Pour rappel, la marche est apparue il y a près de 2 millions d’années, avec les premiers hominiens. Si elle a libéré les membres avant, permettant des gestes et la manipulation d’outils simultanément à la marche, le redressement qu’elle suppose a aussi permis un développement du cerveau et des capacités intellectuelles (d’où une question légitime : l’avachissement va-t-il faire régresser notre cerveau ?).

Il corpo dell’antropocene – Vybarr Cregan-Reid

A contrario, cette verticalisation nous a éloignés de notre part instinctive, à même, pourtant, de nous offrir un providentiel déclic pour ré-agir au choc de cette crise. « Pourquoi les êtres humains ne peuvent-ils pas entrer et sortir des réponses de figement aussi naturellement que les animaux ? Entre autres à cause de la complexité et de la puissance de leur néocortex (cerveau rationnel) qui peut, par la peur et le contrôle excessif, interférer avec les subtiles impulsions instinctuelles, et les réponses générées par le cerveau reptilien pour s’adapter à la situation », observe Peter A. Levine, auteur du génial ouvrage Réveiller le tigre (3) et fondateur de la Somatic Experiencing, thérapie visant à guérir du traumatisme

Pour tout l’or de l’hormèse

D’après le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, spécialiste en psychologie positive, l’expérience optimale de « flux » (flow), véritable épiphanie de l’être, ne survient pas seulement lorsque les conditions externes sont favorables. Il cite notamment l’exemple de certains survivants de la Shoah qui, au creux de l’horreur des camps, ont pu connaître d’intenses moments de grâce, les ayant aidés à survivre. « Ces grands moments de la vie surviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites, dans un effort volontaire, en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important. L’expérience optimale est donc quelque chose que l’on peut provoquer », relève-t-il. Nous connaissons la citation attribuée à Nietzsche, qui peut hérisser le poil lorsqu’on est dans le creux de l’épreuve : « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. » Cet aphorisme peut résumer l’hormèse – soit la capacité des êtres vivants à profiter de l’adversité pour s’adapter, se régénérer, se renforcer et croître harmonieusement.

Les Tarahumaras, qui vivent dans la région reculée des Barrancas del Cobre au Mexique, en sont la preuve vivante ! Ces derniers courent jusqu’à 270 km sans s’arrêter (pour rejoindre des villages éloignés, accomplir des rituels, mais aussi pour la joie de courir). « En matière de très longues distances, rien ni personne ne peut battre un Tarahumara – ni un cheval de course ni un guépard ni un marathonien olympique », souligne Christopher McDougall, qui a contribué à les faire connaître dans Né pour courir (éd. Guérin). Leur secret ? Ils survolent avec agilité des terrains escarpés pieds nus ou, pour se protéger des cailloux, chaussés de sandales « huaraches » en cuir, qui reproduisent la technique du pied nu (de là est née, dans nos contrées, la vogue de la course minimaliste). Courir ainsi force les pieds à avoir leur utilité de pieds. Ils absorbent naturellement les chocs, d’où moins d’impact néfaste sur le corps. Muscles et tendons sont plus sollicités. Avec, en bout de course, moins de lésions. Une sagesse impertinente dans notre société qui prône le culte du moindre effort et joue la surprotection (notamment vis-à-vis des enfants) !

Cette thèse de l’hormèse est au cœur du best-seller Antifragile, signé par le philosophe des sciences Nassim Nicholas Taleb (4). Remonté en tête des ventes, en écho aux questionnements sociétaux et existentiels que soulève la crise planétaire, cet ouvrage explique que ce qui est modérément maltraité, stressé, va s’améliorer… à l’image d’un muscle, d’un os qui se renforcent si on les sollicite. Ce principe d’antifragilité se décline à l’envi : sur le corps, sur l’esprit, l’économie ou encore la vie collective. Concrètement, pour affuter cette capacité, une idée est de glisser davantage d’inconfort dans un quotidien souvent ouaté : prendre des douches froides, marcher pieds nus, etc. 

 

Vivre debout

Cette antifragilité, qui nous renforce et nous rend plus résistants face aux événements, survient à une condition : que le stress soit plutôt intense et de courte durée, avec une période de récupération. A contrario, les pressions chroniques, comme sait si bien en distiller notre société moderne, surtout au cœur de la crise actuelle, sont délétères. Alors, pour transcender l’épreuve du feu, celle-ci et toutes les autres, sans se consumer, à nous de rebondir, de ré-agir ! Transformer les lignes de faille en point de force. Pour cela, aiguiser notre lucidité : voir ce qui est et ce que l’on peut changer, en commençant par soi-même. S’efforcer de cultiver l’optimisme volontariste, prôné par feu Albert Jacquard : « Être humain, c’est être conscient que nous sommes capables d’inventer demain. Être optimiste, c’est avoir une attitude constructive par rapport à cet avenir », m’avait-il confié en interview, en appelant à une révolution, fondée sur l’enthousiasme. « Ce qui guérit, c’est de poser des actes, d’inscrire sa vie dans une dynamique de progrès », corrobore le philosophe Alexandre Jollien.  Alors, se tenir debout, se tenir en joie, dans toute notre humanité, vulnérable et puissante.

Ensemble, faire la nique à la peur qui nous masque et nous verrouille, comme une queue de comète de ce drôle de temps de confinement pour la planète. « Vivre, c’est aussi se laisser surprendre… Il faut foncer, il faut frimer, respecter bien sûr le corps, la santé, mais il faut vivre », partageait, incandescent, l’acteur Edouard Baer en plein confinement. À la santé du feu et de notre flamme !

      

À LIRE POUR REBONDIR

(1) Notre vie a un sens. Une sagesse contre le pessimisme ambiant, Bertrand Vergely (Albin Michel, 2019).

(2) Nous sommes les nouveaux humains, Vybarr Cregan-Reid (Trédaniel, 2019).

(3) Réveiller le tigre. Guérir le traumatisme, Peter Levine (InterEditions, 2019).

(4) Antifragile. Les bienfaits du désordre, Nassim Nicholas Taleb (Les Belles Lettres, 2014). Même auteur, même éditeur, un livre à (re)découvrir, en écho à cette crise : Le cygne noir. La puissance de l’imprévisible (2012).

LES CONDITIONS DU REBOND

La psychothérapeute Rosette Poletti a dédié sa vie à la résilience. Elle a notamment travaillé en psychiatrie aux États-Unis, avec les vétérans de la guerre du Vietnam. « Ce qui m’a frappée, c’est que certains étaient capables de faire quelque chose avec ce qu’ils vivaient, d’autres pas », dit-elle. Le « Pourquoi ? » est à l’image de l’être : complexe. Mais certaines caractéristiques sont communes chez les résilients :

  • L’aptitude à communiquer. À entrer en lien et à dialoguer pour ne pas rester enfermé dans sa souffrance. D’où l’importance des groupes de parole.
  • La conscience de ce qui se passe. Être lucide, éveillé, sans culpabilité.
  • La prise de contrôle sur ce qu’on peut contrôler. La clé est de « ré-agir », de faire face. Alors tenir debout et transformer le feu de l’épreuve en combustible.
  • Des convictions. Spirituelles, philosophiques, politiques… Quelque chose qui donne un sens à la vie, à l’épreuve. Les nombreuses études à ce sujet sont formelles : les personnes qui ont une vision positive, porteuse d’espoir, s’en sortent mieux.
  • De la compassion. Se laisser interpeller par le vécu et la douleur des autres. Un jour, on a demandé à Elie Wiesel comment a-t-il pu survivre à la Shoah : « Il n’y a qu’un chemin, c’est s’occuper de celui des autres. Si vous aidez quelqu’un à traverser la rivière, l’autre personne est au sec, mais vous aussi vous êtes de l’autre côté. »

Parmi les livres de Rosette Poletti, épinglons Accepter ce qui est… et vivre debout,co-écrit avec Barbara Dobbs (Éd. Jouvence, 2018).