HONORER NOS AINÉS

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Par Carine Anselme

La crise du COVID a mis en lumière le drame des personnes âgées, laissées pour compte d’une société qui rejette la vieillesse. Or, comment bâtir le futur en nous coupant de nos racines ? Plaidoyer pour redonner leur juste place aux aînés.

« C’est durant le confinement que j’ai pris conscience que j’étais vieille aux yeux de la société, car à 72 ans, en forme, j’étais dans la tranche d’âge pour laquelle les politiques décidaient, « pour mon bien », qu’il valait mieux ne plus voir mes proches. Seule, je me suis dit : à quoi bon vivre ainsi ? Heureusement, après deux semaines de stupeur, les voisins se sont mobilisés, se relayant pour les courses et prendre de mes nouvelles », partage Annie, encore traumatisée.

Le coronavirus n’est donc pas seul à avoir « tué »… Isolées, infantilisées, ostracisées, voire abandonnées jusqu’à parfois se laisser glisser vers la mort, les personnes âgées ont payé un lourd tribut à la pandémie. Mais si la crise sanitaire et le confinement avaient eu aussi pour conséquence inespérée d’attirer l’attention sur le sort de cette génération invisible, marginalisée et mal-aimée ? « Avec cette crise, on s’est remis à parler des vieux. Tout à coup, ils ré-existent sur la scène de l’humanité ! Cependant, avec l’interdiction de tout contact en maison de repos, on a essayé de sauver les statistiques plus que les vies humaines. Il y a eu énormément de souffrance – pas uniquement du côté des aînés, aussi du côté de leurs enfants et petits-enfants », témoigne la psychologue Diane Drory, Présidente honoraire de la Fédération Belge des Psychologues. En contrepoint des tragédies individuelles, sont montés en puissance des élans de solidarité et des prises de conscience, doublés d’une certitude : nous serons tous, un jour, des vieux… pour peu que la vie nous en offre l’occasion. La transition à opérer, résolument basée sur l’humain et la durabilité, ne peut se faire sans inclure nos Anciens, « semence pour le monde à venir »

NOUS SERONS TOUS, UN JOUR, DES VIEUX…

 

Honni soit qui « vieux » y pense

D’où vient ce malentendu ? Ce rejet à la marge des « seniors »… Ce terme (horriblement) politiquement correct a remplacé le mot « vieux », devenu une insulte dans notre monde occidental marqué par le jeunisme – contrairement à d’autres cultures où, traditionnellement, le vieux incarne le sage à qui l’on montre du respect et qui demeure au cœur de la communauté (même si cela a aussi tendance à changer sous d’autres latitudes, en raison de la modernisation des modes de vie). «  Généralement, les vieux sont présentés comme une cohorte démographique, un « poids » économique. La difficulté même à utiliser le mot « vieux » est représentative du tabou qui entoure cette période de la vie. Pourtant, chacun de nous, s’il n’est pas le vieux de quelqu’un, est marqué par un vieux qu’il connaît », souligne Julia Mourri, co-créatrice avec Clément Boxebeld d’un merveilleux projet : Oldyssey (2). Ces trentenaires, inspirés par leurs grands-parents, étonnés qu’on n’accorde pas plus de place à la transition démographique, ont initié un tour du monde de la vieillesse. Durant leurs périples, ils donnent la parole aux personnes âgées – ils les filment de manière sensible, drôle aussi, et mettent en lumière des initiatives qui rapprochent les générations. « Ces aînés ne nous parlent pas seulement de leur vieillesse, mais aussi de ce qui les animent, des projets qu’ils entreprennent », partage Julia Mourri.

ShareAmi : la place de nos aînés Plus largement, en s’inspirant d’une initiative qu’ils ont filmée au Brésil, Julia Mourri et Clément Boxebeld ont testé durant le confinement ShareAmi (joli jeu de mot !). Ce concept simple valorise les aînés et leur redonne leur place dans la société. Le principe ? Un(e) jeune qui apprend le français est mis(e) en contact, par visioconférence, avec une personne âgée avec qui il/elle va pouvoir discuter. L’échange nourrit les deux protagonistes. La première vidéo, où un jeune Afghan vivant en France dialoguait avec une dame de 91 ans, a été mise en ligne… depuis, le succès est au rendez-vous et ce sont dix bénévoles qui s’occupent de mettre ces duos en contact. Vivre dans la société, se sentir encore utiles et déployer des projets, permet ainsi de redonner leur juste place aux aînés. « Il est essentiel d’avoir une approche valorisée et valorisante de l’avancée en âge ; ce qui n’est pas le cas aujourd’hui dans notre société où l’on entretient une vision effroyable de la vieillesse. Il s’agit de revaloriser les aînés qui ont une expérience, des compétences, des talents, une sagesse à transmettre », confirme la naturopathe Fatiha Aït Saïd, pour qui la nutrition et l’entretien physique ne sont pas les seules clés du « bien vieillir »

Cette réflexion mène à un autre élément-clé, l’intergénération : penser collectif, solidaire… et pas dans un seul sens – les jeunes peuvent aider les vieux, mais les vieux peuvent aussi aider les jeunes, ou aider d’autres vieux. Bref, favoriser la rencontre, le partage, les loisirs ou encore l’habitat entre différentes générations. « Une société, d’autant plus quand elle vieillit, a besoin de cette intergénération, de cette transmission dans la réciprocité. Sinon, c’est la route vers la barbarie », conclut Serge Guérin. Spécialiste de la petite enfance, la psychologue Diane Drory va dans le même sens. Pour elle, dans ce monde chaotique qui sème la peur et vit dans l’immédiateté, l’aîné renvoie à la pérennité du temps. « N’oublions pas qu’il a mis des années à devenir vieux (Rire) ! Témoin de « comment c’était avant », il a quelque chose de rassurant », souligne-t-elle. Et de conclure sur une note précieuse : « Dans cette époque qui entretient le culte du corps, où l’on devient un sous-être dès qu’on flétrit, donner une place aux aînés, c’est aussi donner une place aux aléas de la vie. Montrer aux plus jeunes que même si on marche difficilement, on peut aussi être heureux, vivre… Il est essentiel de leur faire voir qu’il n’y a pas que le corps ! Il y a l’esprit, les valeurs. Ce « vieux » peut encore être utile à la société, transmettre des choses parce qu’il a vécu. » Alors, oui, nous pouvons croître jusqu’à notre dernier souffle. Soyons tous solidaires dans la grande ronde de la vie.

NE PAS FAIRE « POUR » LES PLUS ÂGÉS, MAIS   «AVEC » LES PLUS ÂGÉS

 

À LIRE : Oldyssey, Un tour du monde de la vieillesse. À la rencontre des initiatives qui rapprochent les générations, Julia Mourri et Clément Boxebeld (Seuil, 2019); Silver Génération. 10 idées reçues à combattre à propos des seniors, Serge Guérin (Michalon, 2015) 

De l’âgisme au partage

Rapprocher les générations… entremêler les fécondités spécifiques à chaque âge, là est tout l’enjeu ! Dans les sociétés traditionnelles, aucun âge n’est habituellement exclu et tous interagissent dans une perspective d’évolution. Personnelle et collective. Or, dans notre civilisation moderne, le temps cyclique a cédé la place au temps linéaire, où la vie n’est plus que fuite en avant, célébrant la vitesse, le renouveau permanent et brouillant les âges, faute notamment de rites de passage. Résultat : notre époque est marquée par la ségrégation. Cet « âgisme », comme l’appellent les sociologues, joue l’opposition entre générations. Le mépris et les préjugés se concentrent majoritairement sur les aînés. On l’a ainsi vu récemment avec la stigmatisation, via les réseaux sociaux, des OK Boomers, la génération des baby-boomers, raillée et accusée par les plus jeunes d’être à la ramasse, d’avoir surconsommé et laissé une planète à bout de souffle… Mais cette discrimination peut aussi aller dans l’autre sens, lorsque les plus âgés mettent « tous les jeunes » dans le même sac. D’où un manque criant d’échanges intergénérationnels qui pourraient être, pourtant, d’un grand apport mutuel. Alors, peut-être est-ce là une voie d’avenir, une leçon positive à tirer du Covid ? «  Avec le confinement, nous avons (re)découvert des temporalités différentes, une émulation autour du monde d’après – que l’on espère moins dans l’urgence. Nous sommes, pour beaucoup, revenus à des savoir-faire manuels : cuisiner, coudre des masques, fabriquer des produits ménagers, créer un potager… Or, les personnes âgées ont beaucoup à nous transmettre sur ce thème », partage Julia Mourri (Oldyssey va d’ailleurs déployer des contenus en ce sens, ndlr).

NE PAS LAISSER NOS « VIEUX » RETOMBER DANS LES OUBLIETTES DE LA CIVILISATION DU CULTE DE LA PERFORMANCE

Éloge de l’intergénération : Pour bénéficier de cette fécondité de l’échange, le premier pas est de bannir les préjugés. « Un vieux, c’est juste un adulte qui est plus âgé », observe le sociologue Serge Guérin, spécialiste des questions liées au vieillissement de la société, qui fustige les représentations négatives autour des personnes âgées (voir « À lire »). « Il est important de montrer la diversité des images, car on réduit les personnes âgées à un élément, leur âge. Or, nous avons des identités multiples. Chacun de nous s’est construit au fil des années ; ce n’est pas parce que vous avez le même âge qu’une autre personne que vous avez beaucoup de choses en commun », fait-il remarquer. Par peur qu’une fois la pandémie passée, les vieux ne retombent dans les oubliettes d’une civilisation qui voue un culte à la performance, Serge Guérin a lancé en France, avec des chercheurs et médecins, un collectif nommé « les États généraux de la seniorisation » qui consulte la voix des aînés. « Ce qui ressort, c’est l’importance de prendre en compte leurs attentes. Autrement dit, qu’on ne fasse pas « pour » les plus âgés mais « avec » les plus âgés », relève-t-il.En effet, le risque de l’infantilisation et de la victimisation des plus âgés, c’est de faire pour eux, certes avec de bonnes intentions, mais sans considérer que ce sont des citoyens, des adultes comme les autres. « Le levier, c’est de réintégrer les aînés dans les politiques publiques – celles dirigées vers les plus âgés, mais aussi celles faites pour tout le monde. Par exemple, si on repense un schéma de transport, peu importe la ville (Liège, Louvain…), on va s’interroger sur l’usage des étudiants, des travailleurs, mais il ne faut pas oublier les retraités, les grands-parents qui vont garder leurs petits-enfants, les seniors bénévoles, etc. Impliquer tout le monde, y compris les plus âgés ! »

DANSER LA VIE JUSQU’AU BOUT…

Récemment, les chercheurs se passionnent pour les vertus de la  danse, qui ferait des merveilles pour préserver le cerveau*. Dans une étude menée en 2017 par le Centre des maladies dégénératives de l’université de Magdebourg (Allemagne), l’équipe de Notger Müller a suivi cinquante-deux personnes, âgées de 63 à 80 ans, divisées en deux groupes. Pendant six mois, elles ont reçu deux cours hebdomadaires de 90 minutes, soit de fitness, soit de danse (chachacha, tango…), puis une séance par semaine pendant 12 mois. IRM à l’appui, on constate, dans les deux groupes, l’augmentation du volume de l’hippocampe, essentiel dans la mémoire et la navigation spatiale. Mais dans le groupe « danse », les chercheurs notent l’augmentation de deux zones en plus : le girus denté (où sont produits les nouveaux neurones, favorisant la neurogenèse) et dans le subiculum, nécessaire pour le rappel de la mémoire. D’autres tests révèlent que le groupe de danseurs enregistrent de meilleurs scores aux tests d’équilibre et se repèrent mieux dans l’espace. À ce constat réjouissant, j’ajoute ma propre expérience en danse thérapie, car, outre mon métier de journaliste, je suis praticienne en Expression Sensitive®. Avec Christine Preljocaj, stagiaire psychologue qui réalise son mémoire sur les bienfaits de la danse thérapie pour le grand âge, nous accompagnons en EHPAD, près de Toulouse, une « jeune fille de 90 ans »**, Madame B. Notre protocole s’appuie sur quatre ateliers, en vue d’améliorer l’équilibre, corps et esprit. Or, les résultats dépassent nos espérances : respiration amplifiée, meilleure mobilité, plus d’ancrage et d’acuité visuelle, diminution des douleurs, apaisement. Les souvenirs sensoriels affluent, réveillant la joie. Madame B. dit ne plus sentir son âge et n’imaginait pas pouvoir encore danser ! Elle partage avoir « retrouvé l’espoir ». À suivre…

*À lire : Faites danser votre cerveau ! Lucy Vincent (Odile Jacob, 2018).

**En référence au documentaire, Une jeune fille de 90 ans (ARTE), de Valeria Bruni Tedeschi et Yann Coridian, où Blanche, 92 ans, atteinte d’Alzheimer, renaît à la vie (remarche sans canne, sourit et tombe amoureuse), au fil d’un atelier de danse donné par le chorégraphe Thierry Thieû Niang.