NON, ON NE VEUT PAS QUE DEMAIN RESSEMBLE À HIER !

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François Gemenne

Pour une relance réellement durable, en respectant les humains et la nature, Suivons le plan SOPHIA! 

Par Lucie Hage

François Gemenne est professeur de géopolitique de l’environnement à Sciences Po Paris et à l’ULB à Bruxelles. Il fait partie de ce groupe d’une centaine d’académiques et de scientifiques, qui, avec l’aide de 182 entreprises de la transition écologique, ont imaginé un plan de relance économique, le plan « Sophia », miroir durable et résilient du plan de Sophie (Wilmes), imaginé par l’Economic Risk Management Group du gouvernement, censé relancer la croissance économique, dans les prochains mois, à coups de vieux filons « business as usual » dont nous ne voulons plus.

Cette démarche totalement inédite est, d’ores et déjà un succès, car de très nombreux médias, même maintsream s’en sont fait l’écho. Reste à convaincre les politiques. Explications.

QU’ENTENDEZ-VOUS PAR RÉSILIENCE ÉCONOMIQUE ?

« C’est en premier lieu une économie décarbonée, donc plus indépendante vis-à-vis de l’étranger. Notre économie est encore complètement enchâssée dans l’énergie fossile. Cette dépendance face aux autres pays fait qu’elle est très mal préparée aux crises sanitaires, économiques ou environnementales. Pour être plus résilient, on doit relocaliser les réseaux énergétiques en Europe, mais aussi certains pans de la production de matériel médical et des molécules nécessaires aux médicaments pour lesquels nous sommes trop dépendants, notamment de la Chine. La crise du Covid-19 nous l’a encore prouvé. Enfin, il est nécessaire de relocaliser au maximum la production alimentaire. »

LA CRISE DU COVID-19 VA DONC FAIRE CHANGER LES POINTS DE VUE ?

« Oui, parce que l’on se rend compte concrètement que, d’une part, la destruction des habitats naturels rapproche les animaux des humains, ¾ des maladies infectieuses émergentes étant transmises de l’animal à l’homme (sida, H1N1, Ebola…). Et d’autre part, que les changements climatiques vont avoir de nombreux impacts sur les maladies infectieuses comme la malaria ou la maladie de lyme, en modifiant les taux d’humidité et les niveaux de chaleur, et donc l’habitat des insectes, porteurs de maladies. On est en train de réaliser que cette crise sanitaire n’est sûrement pas la dernière qui impactera profondément nos sociétés et que tout cela est en grande partie la faute de la perte de biodiversité. »

NOS POLITIQUES SONT-ILS PRÊTS EN BELGIQUE À ADMETTRE CELA ?

« Pour les politiques, jusqu’à présent, les questions d’environnement étaient des questions de niche qui devaient être traitées au niveau scientifique ou technologique. La plupart n’ont aucune connaissance, aucune formation en sciences naturelles. Les grands équilibres fondamentaux des sciences de la Terre sont encore le cadet de leurs soucis. C’est une erreur collective, tout le monde devrait être formé un minimum aux sciences naturelles. Mais j’ai le sentiment qu’avec cette crise sanitaire, ils réalisent au moins que ces questions d’environnement sont aussi des questions de santé, de sécurité et d’économie. »

LE PLAN SOPHIA NE SERAIT PAS SI UTOPISTE QUE CELA, ALORS ?

« Depuis le Covid-19, des mesures, tout à fait impensables ont pu être prises. Comme l’emprunt de l’UE de 750 milliards d’euros pour aider les pays, du jamais vu. Et je crois qu’une prise de conscience politique pourrait avoir lieu en Belgique plus rapidement qu’en France, car chez nous, il y a une grande porosité entre le monde politique et le monde académique qui facilite l’accès aux politiques. On sort d’ailleurs d’une réunion avec les co-présidents d’Ecolo, on a vu la Première ministre et on a beaucoup de rendez-vous prévus avec d’autres partis. »

COMMENT SOPHIE A-T-ELLE ACCUEILLI SOPHIA ?

« Avec beaucoup d’intérêt. Nos politiques réalisent bien qu’on est à un moment charnière et qu’il faut trouver des solutions innovantes. Notre force, c’est d’avoir une identité transversale en ce qui concerne les couleurs politiques mais aussi en termes de niveaux de pouvoir tant au nord qu’au sud. Nous avons des collègues flamands chez Sophia et nous sommes en train de présenter le plan aux partis du nord également. Et enfin, un des autres avantages de Sophia, c’est d’associer le monde académique avec celui de l’entreprise. »

SOPHIA PREND EN COMPTE LES DOMAINES ÉCONOMIQUE ET ENVIRONNEMENTAL MAIS ÉGALEMENT SOCIAL ET ÉVOQUE D’AILLEURS UNE « TRANSITION JUSTE »…

« Les changements climatiques accentuent fortement les inégalités sociales et très souvent les politiques de réduction des effets de serre accentuent ce gouffre car l’énergie décarbonée est peu accessible aux bas revenus. Regardez la voiture électrique… On aimerait que les hommes politiques envisagent des mesures de transition environnementales, liées à des mesures sociales qui permettent aux plus pauvres de passer au vert mais aussi tout simplement de vivre plus dignement. Sinon on risque encore des crises de type gilets jaunes. »

POURRAIT-ON IMAGINER ALLER VERS 100 % D’ÉNERGIE VERTE DANS DIX OU VINGT ANS ET DE RENCONTRER LES ATTENTES DU GREEN DEAL EUROPÉEN ?

« C’est déjà possible. C’est une question de volonté politique. Pourquoi les énergies fossiles restent moins chères que les renouvelables ? Il faut moins de financements publics ou bancaires dans les énergies fossiles et a contrario plus d’injection dans le renouvelable. Tout simplement. »

QUEL SECTEUR POURRAIT ÊTRE TRANSFORMÉ LE PLUS FACILEMENT ?

« Le secteur aérien et des transports car l’aérien est particulièrement touché par la crise, c’est donc l’occasion de redéfinir tout de suite ce que doivent être les compagnies aériennes du 21e siècle. Nous plaidons pour le rapprochement des compagnies aériennes et ferroviaires de façon à ce qu’une partie des vols courts courriers – pas très rentables en plus pour les compagnies – soit reportée sur le ferroviaire. Pour Brussels Airlines, en tout cas, cela nous paraît très pertinent. En considérant que le train au sein de l’UE doit être une sorte de service public avec des prix encadrés et donc modérés et une réservation unique de billets entre les opérateurs et les pays. »

QUE PEUVENT FAIRE NOS LECTEURS POUR SOUTENIR SOPHIA ?

« Lire le plan sur Internet et en parler autour d’eux, dans la sphère privée, mais aussi dans leur entreprise. Faites-nous des retours aussi, tout le monde peut donner son avis et ses idées. Faire parler du plan va mettre la pression sur les politiques, et c’est la clé pour les faire bouger. »

PAS QUESTION DE RELANCER L’ÉCONOMIE AVEC UN MODÈLE DÉPASSÉ !

Pour découvrir les 200 mesures réparties dans quinze domaines du plan Sophia, rendez-vous sur    www.groupeone/plansophia/