Plus jamais ça !

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Le coup de gueule de Luc Ruidant

On a coutume de dire qu’une société se juge à la manière dont elle s’occupe des plus fragiles et traite ses anciens… Si c’est le cas, nous n’avons vraiment pas de quoi pavoiser. La pandémie de coronavirus a cruellement mis en lumière ce qu’on pouvait déjà subodorer par le passé.

Déjà en temps normal, dans notre société dite civilisée, les « vieux », les « inutiles », sont « placés ». Pas le temps de nous en occuper et d’investir en eux. Nous avons déjà les enfants à gérer et nous devons bosser pour rentrer de l’argent. Et puis, les personnes vieillissantes, ça coûte cher, ça ne rapporte rien, ça ne consomme presque plus. Mais là, c’est le pompon. Quand la vague de Covid-19 s’est abattue sur nos contrées, elle a emporté le semblant d’humanité qui subsistait vaille que vaille. Exit l’empathie, la bienveillance, la considération. Ce qu’on a fait, en tant que société, avec nos aînés, c’est une honte. Un scandale. Une ignominie. Une infâmie.

Sacrifiés sur l’autel de la rentabilité

Dans les maisons de repos et de soins, tant le personnel soignant, qui lui, heureusement, a continué à faire tout son possible malgré l’épuisement, les traumatismes et la maladie, que les résidents ont été carrément abandonnés à leur sort. Funeste pour bon nombre de petits vieux, sacrifiés sur l’autel de la rentabilité, faute de moyens, faute d’équipements suffisants. Faute de les avoir envoyés à l’hôpital quand c’était pourtant indiqué. Chez nous, plus de 50% des décès dus au SARS-CoV-2 ont été recensés dans des homes dont certains se sont transformés en mouroirs à huis clos, loin des regards et des caméras. Le coronavirus s’y est parfois diffusé à la vitesse grand V. Et quand ce n’est pas lui qui a tué, c’est souvent le chagrin, l’isolement, la solitude, la détresse psychique.

Nos vieux se sont laissés glisser…

Car les plus âgés ont été confinés du jour au lendemain, privés pendant de longues semaines des visites de leur famille ou d’ami.e.s encore vivant.e.s et des sorties en compagnie de leurs enfants et petits-enfants. Autrement dit, les rares joies que leur procure encore l’existence. Toute vie en communauté dans les espaces dédiés ayant également cessé, ils se sont retrouvés seuls dans leur chambre, coupés du reste du monde, si ce n’est le passage, pour la distribution des repas et les soins, d’un personnel soignant plastifié et se protégeant d’eux comme de la peste. Avec pour dernier compagnon la télévision crachotant en boucle des nouvelles macabres et des chiffres qui relataient l’hécatombe en cours dans leurs rangs. Le temps s’est arrêté. Le silence s’est installé, interrompu uniquement par le tic-tac de l’horloge. La vie s’est malgré tout poursuivie. Au ralenti. Tant bien que mal. Dans la peur parfois. Celle d’un ennemi invisible. Combien sont-ils à avoir ainsi perdu le goût de vivre, à s’être laissés glisser vers la porte de sortie dans l’indifférence quasi générale, préférant la mort à une vie qui n’en était plus une ? Des milliers probablement… Nos anciens ont payé un lourd tribut à la pandémie. Beaucoup trop lourd.

Mais eux, c’est nous

La crise sanitaire a révélé à quel point notre société de la performance n’aime pas les vieux.  Puisse-t-elle à présent nous faire prendre conscience de la dangerosité de ce manque de considération. Les sacrifier, c’est risquer de sacrifier l’humanité entière. Etablir des catégories qui vaudraient moins, c’est risquer de nous perdre tous et toutes. Et puis, n’oublions pas qu’eux, c’est nous dans un avenir plus proche qu’on ne l’imagine bien souvent. Voudrions-nous être traités de la sorte ?

Il est temps de redéfinir notre politique du grand âge, de trouver des solutions innovantes, d’être à nouveau à la hauteur de notre humanité. Et comme on l’a clamé pour tant d’autres monstruosités passées, redisons : « plus jamais ça ! »